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Levée de fonds

Cap table et dilution : le guide pour ne pas perdre ta majorité

Comprendre ta table de capitalisation, anticiper la dilution et structurer ta levée. Exemples chiffrés et outils pour dirigeant PME.

Nicolas Ferrand12 min read
Table de capitalisation progressive avec fondateur, investisseur, salariés et diluitions étapes par étapes, palette bleu marine et or, design isométrique

En bref

  • Ta cap table est la cartographie de qui possède quoi. Chaque levée dilue les propriétaires existants.
  • La dilution se calcule en : investissement / valorisation post-money. À 500 K€ levés et 2 M€ post-money, c'est 20 %.
  • Pour garder la majorité après plusieurs tours, structure avant de lever : holding, BSPCE poolées, catégories d'actions.
  • Un investisseur qui entre avec une préférence de liquidation peut te laisser avec 50 % des caisses en cas de mauvaise sortie. Négocie.
  • L'oubli d'un associé fondateur oublié de la cap table ou d'une ancienne BSPCE tue plus de tours que les conditions financières.

Une PME qui grandit se heurte à une question qui échappe aux jeunes startup tech : comment mon équipe dirigeante reste propriétaire de la boîte qu'elle a construite, une fois qu'on lève de l'argent extérieur ? C'est le rôle de la cap table. Beaucoup de dirigeants découvrent trois semaines avant la clôture d'une levée que leur structure n'était pas claire, qu'il manquait un associé oublié, ou qu'on a comptabilisé les parts différemment selon les documents. C'est un détail qui ralentit les tours de mois entiers et donne aux investisseurs des raisons de négocier à la baisse. Ce guide décrit les mécanismes concrets, les pièges et les tactiques pour garder le contrôle tout en levant.

Qu'est-ce qu'une cap table, concrètement ?

Une table de capitalisation (cap table) est l'inventaire de qui possède quoi dans l'entreprise à un moment T. Rien de plus mystérieux. C'est un tableur avec :

  • Nom du propriétaire (fondateurs, investisseurs, salariés en BSPCE, etc.)
  • Nombre d'actions ou de parts détenues
  • Pourcentage de l'entreprise (actions possédées / total des actions en circulation)
  • Statut des actions (ordinaires, préférentielles, BSPCE, options non exercées)
  • Prix de souscription (ou valeur d'entrée)

Exemple simplifié pour une SAS créée par un fondateur seul :

Jour 1 : Le fondateur crée la SAS, souscrit 1 000 actions à 1 € chacune. Cap table = fondateur 1 000 actions (100 %).

Six mois après : Il embauche un CTO et lui propose 50 actions en BSPCE (sans les lui donner tout de suite, sous condition d'ancienneté). Cap table = fondateur 1 000 actions (95,2 %), CTO 50 actions (4,8 %, non converties).

Levée Seed un an après : L'investisseur entre avec 500 K€, valorisation post-money 2 M€. Combien d'actions nouvelles ? Il crée 500 K / 1 € = 500 000 actions nouvelles. Au total, 1 500 000 actions en circulation. L'investisseur en prend 500 000. Nouvelle cap table = fondateur 1 000 / 1 500 000 (0,06 %, aïe), investisseur 500 000 (33,3 %), CTO 50 (< 0,1 %).

Attendez, le fondateur a fondu ? Oui, parce que le prix de souscription (1 €) n'a rien à voir avec la valeur réelle de l'entreprise une fois qu'on lève. On recalcule en général le montage : dilution rétroactive ou émission de nouvelles actions. Mais la question centrale reste la même : qui possède combien, et dans quel ordre on récupère l'argent en cas de crise ?

Comment la dilution fonctionne réellement

La dilution c'est simple en formule, compliquée en réalité.

La formule brute : dilution (%) = nouveau capital investi / valorisation post-money.

Si je lève 500 K€ à une valorisation post-money de 2 M€, je dilue tous les actionnaires existants de 500 K€ / 2 M€ = 25 %. Donc le fondateur qui avait 100 % avant la levée n'en a plus que 75 % après.

Mais c'est trompeusement simple, parce que la dilution s'empile. Après le premier tour, on lève un deuxième. Et un troisième. Chaque tour dilue de nouveau.

Exemple sur trois tours :

Avant levée : Fondateur 100 %, CTO en BSPCE 2 % (on l'ignore pour l'exemple).

Levée 1 (Seed, 500 K€, valuation post-money 2 M€) : Dilution 500/2000 = 25 %. Nouveau : Fondateur 75 %, Investisseur 1 (25 %).

Levée 2 (Série A, 2 M€, valuation post-money 8 M€) : Dilution 2000/8000 = 25 % (même dilution). Nouveau : Fondateur 75 % × 75 % = 56,25 %, Investisseur 1 (56,25 % × 1/3 = 18,75 %), Investisseur 2 (25 %).

Levée 3 (Série B, 5 M€, valuation post-money 20 M€) : Dilution 5000/20000 = 25 %. Nouveau : Fondateur 56,25 % × 75 % = 42,1 %, Investisseur 1 (14 %), Investisseur 2 (18,75 %), Investisseur 3 (25 %).

Après trois tours, le fondateur qui a démarré à 100 % n'en possède plus que 42 %. Chaque tour prend 25 %, et ça s'empile multiplicativement, pas additivement.

Règle empirique : après une Seed, une Série A et une Série B normales, le fondateur sort rarement avec plus de 40 à 50 % de l'entreprise. C'est la norme, pas l'anomalie.

Les préférences de liquidation : quand ta part ne vaut moins que prévu

Illustration : Les préférences de liquidation  quand ta part ne vaut moins que prévu

Il existe deux catégories d'actions : ordinaires (les tiennes, fondateur) et préférentielles (les investisseurs). La vraie perte de contrôle ne vient pas toujours de la dilution en pourcentage, mais des droits attachés à ces actions.

La pire pour toi : la préférence de liquidation non diluée avec participation. En français : l'investisseur récupère son argent en premier (non dilué = il ne partage pas ce pactole avec personne d'autre), et une fois sa mise remboursée, il participe aux bénéfices résiduels au pro-rata de sa participation.

Exemple concret qui montre pourquoi c'est un piège :

Tu as levé 1 M€ auprès d'un investisseur avec une préférence non diluée 1x. L'investisseur a 30 % de la boîte. Tu en as 70 %. On vend l'entreprise pour 3 M€ (c'est mieux que la mise, mais déçu).

Avec la préférence non diluée 1x participation :

  • L'investisseur retire ses 1 M€ d'abord. Il reste 2 M€.
  • Puis il prend sa part proportionnelle de ces 2 M€ : 30 % = 600 K€.
  • Total pour l'investisseur : 1 M€ + 600 K€ = 1,6 M€ sur 3 M€ (53 % de la cuve).
  • Toi : 70 % de 2 M€ = 1,4 M€ sur 3 M€ (47 % de la cuve).

Tu possédais 70 % de l'entreprise, mais tu ne touches que 47 % des caisses. C'est le pouvoir des préférences.

Comment négocier ça ?

  • Exige une préférence diluée plutôt que non diluée (l'investisseur compte comme les autres actionnaires une fois remboursé).
  • Ou une préférence 0.5x (l'investisseur récupère 50 % de sa mise en priorité, pas 100 %).
  • Ou simplement pas de participation supplémentaire après remboursement.

C'est une clause clé du term sheet. Beaucoup de fondateurs la signent sans la lire et le regrettent après.

Garder la majorité : les tactiques

Pour rester patron après plusieurs levées, tu dois structurer avant de lever, pas après.

Tactique 1 : la holding patrimoniale

Tu crées une holding (SAS mère) qui détient 100 % de la holding opérationnelle (SARL fille). Toi, tu as 100 % de la holding mère. Quand l'investisseur entre, il prend des parts dans la fille, pas dans la mère. Tu gardes le contrôle complet de la mère via ton 100 %, donc tu contrôles le board de la fille.

Avantage : même si tu tombes à 35 % dans la fille, tu en as le contrôle complet car c'est la mère (100 %) qui a les droits de vote décisifs.

Inconvénient : ça fait deux entités légales, plus de comptabilité, parfois les investisseurs méfient et demandent une restructuration (ils veulent que l'investissement soit direct dans l'op, pas à deux étages).

Tactique 2 : les actions de catégorie A vs B

Tu crées deux catégories d'actions dès la création de la SAS. Les A (pour toi, le fondateur) ont plus de droits de vote que les B (pour les investisseurs). Exemple : une action A = 10 droits de vote, une action B = 1 droit de vote.

Résultat : tu peux diluer ton capital à 40 % tout en gardant 60 % des droits de vote.

Inconvénient : c'est une structure un peu complexe, et certains investisseurs s'en méfient (elle sent l'arrogance du fondateur). À vérifier avec les statuts.

Tactique 3 : les BSPCE poolées

Au lieu de donner les BSPCE directement aux salariés, tu les mets dans une SCI (exemple : SCI Talents) qui elle-même détient une enveloppe unique de parts de la boîte. Cette SCI n'occupe qu'une ligne dans ta cap table.

Avantage : ça prend moins de place, ça ne dilue pas la cap table, et tu peux gérer les entrées/sorties de salariés sans restructurer la cap table entière.

Inconvénient : un peu plus lourd administrativement.

Tactique 4 : les actions auto-éteintes (burn-out)

Dans le term sheet, négocie une clause disant que les parts non utilisées (ou les restes d'une levée où pas tous les fonds ne sont convertis) reviennent au fondateur. Ça existe et ça s'échange.

La cap table comme outil de négociation

Illustration : La cap table comme outil de négociation

Une cap table propre est un argument de vente face aux investisseurs. Une cap table compliquée (oublis, ambiguïtés, anciennes parts qui traînent) ralentit la due diligence de semaines et donne des munitions pour négocier à la baisse.

Ce que les investisseurs vérifieront en due diligence cap table :

  1. Chaque action est-elle clairement attribuée ? Pas de "on pense que l'ancien associé avait un droit sur 2 %". On veut la preuve documentaire.
  2. Les BSPCE sont-elles toutes converties ou en attente ? Si c'est en attente, à quel moment de la levée sont-elles converties ? Avant ou après le nouvel investisseur ? C'est capital.
  3. Il manque quelqu'un ? Un ancien associé qui a reçu des parts mais qu'on a oublié de notifier à la suite d'une vente ne signera jamais la levée. La due diligence va sortir cette bombe.
  4. Les dettes convertibles : il y a des prêts sur table qui se convertissent en actions ? Il faut les chiffrer, prédire combien d'actions elles vont générer.
  5. Les options salariés : si tu as une option pool (enveloppe réservée pour les options futures), elle monge dans la cap table. Combien ? Explique.

Une cap table qui répond clairement à ces 5 questions peut accélérer un tour de 4 à 6 semaines.

Quand et comment clarifier sa cap table

Avant de lever (3 à 6 mois avant le premier pitch sérieux) :

  1. Fais un inventaire complet. Qui possède quoi ? Documente chaque action/part avec une date, un prix, une pièce justificative.
  2. Élimine les ambiguïtés. S'il y a une vieille dette convertible qui traîne, convertis-la ou rembourse-la. Pas de demi-mesures.
  3. Crée une cap table de projection sur 3 tours. Quelle sera ta dilution après chaque tour ? À quel point descends-tu ?
  4. Si tu as une holding, assure-toi que la structure est en place. Pas de "on va la créer après".
  5. Fais valider la cap table par un expert-comptable ou un avocat. Ça coûte 1 500 à 3 000 €, c'est une assurance contre une levée qui se ralentit.

Ce qu'il faut absolument clarifier avant de parler à un investisseur :

  • Qui sont les propriétaires (toi, tu dis fondateur, mais il faut le documenter).
  • Si vous êtes plusieurs fondateurs, qui a combien ? C'est écrit où ?
  • Les BSPCE : qui en a reçu, combien, quelle est la vesting period (durée d'acquisition), quand seront-elles converties ?
  • Les anciennes dettes : il y a des convertibles qui traînent ? Du crédit vendeur ? Du crédit client ?
  • Les actifs IP : qui possède la propriété intellectuelle ? C'est important pour la boîte, ça doit être 100 % à la société, pas chez un associé.

Si tu dis "je vais clarifier après que l'investisseur s'engage", tu vas te planter. Il ne s'engagera jamais sans clarté.

Cas réel : pourquoi une mauvaise cap table tue une levée

On a croisé un cas typique : une SARL créée par trois associés en 2018. Chacun a misé 10 K€, donc 1/3 chacun. En 2022, l'un d'eux part à la retraite et "cède" sa part au deuxième. Pas d'acte notarié, juste une conversation au café et un email. En 2024, ils veulent lever 500 K€. L'investisseur demande la documentation complète de la cap table. Surprise : le départ du tiers associé n'a jamais été formalisé légalement. La part est techniquement toujours à son nom. Il faut :

  1. Retrouver le tiers associé (déménagé, téléphone changé).
  2. Obtenir sa signature pour officialiser la cession (comptable, avocat impliqué).
  3. Passer 2 mois sur le toilettage légal.
  4. L'investisseur, impatient, s'en va financer un autre projet.

Morale : les détails d'administration qu'on ignore en année 1-2 deviennent des drames en année 4-5, quand on lève.

Les indicateurs clés à surveiller

  1. Dilution cumulée : après chaque tour, calcule-la. Après Seed + A + B, où atterris-tu ? Si tu es sous 30 %, c'est bon. Entre 30 et 40 %, tu gardes la majorité mais ça tire. Au-dessus de 50 %, tu perds le contrôle.
  2. Ratio prix de levée : compare le prix par action de chaque tour. Il doit augmenter à chaque tour (si baisse, ça signale un problème). Seed 1 €/action, A 4 €/action, B 12 €/action, c'est un profil de croissance sain.
  3. Nombre d'actionnaires : garder < 10 au board est raisonnable. Au-delà, c'est compliqué de prendre des décisions vite. Les autres actionnaires (minoritaires, BSPCE) peuvent rester nombreux, mais les "vrais" propriétaires au board doivent rester peu.

Récapitulatif des points clés

Une cap table c'est comme une maison : la fondation doit être solide avant de lever. Anticipe, documente, nettoie, et valide par un expert avant de parler à un investisseur. La dilution s'empile multiplicativement, pas additivement. Après trois tours normaux, tu es souvent sous 50 % et c'est OK si tu as gardé le contrôle via d'autres mécanismes (holding, actions de catégorie A, board rights).

Les pièges à éviter : oublier un associé, laisser traîner une vieille convertible, confondre la dilution en capital avec la dilution en droits de vote, et signer un term sheet sans comprendre les préférences de liquidation.

La question finale à te poser : veux-tu vraiment perdre X % de ta boîte pour cet argent ? Si la réponse est non, ajuste le montant de la levée ou repousse le tour. Les meilleurs fondateurs ce sont ceux qui disent non et qui trouvent une voie alternative.

Questions fréquentes

Combien de dilution dois-je accepter pour une levée de 500 K€ ?+

Cela dépend de ta valorisation post-money. Si tu values ton entreprise 2 M€ et lèves 500 K€, l'investisseur reçoit 20 % (500 K / 2,5 M). Tu passes de 100 % à 80 %. C'est la formule : dilution = investissement / (valorisation post-money). En pratique, les PME acceptent entre 15 et 30 % de dilution par tour pour une Seed (de 300 K€ à 1 M€). Au-delà, le tour est trop gros pour le stade. Demande-toi : est-ce que je veux vraiment perdre 35 % de mon entreprise pour 500 K€ ?

Pourquoi les investisseurs demandent des préférences de liquidation ?+

Parce qu'en cas de faillite, les actions préférentielles sont remboursées avant les actions ordinaires du fondateur. Une préférence 1x non diluée signifie que l'investisseur récupère son argent en premier, même si la vente n'est que partielle. Exemple : tu vends 1 M€, l'investisseur a investi 500 K€ avec une préférence 1x. Il récupère ses 500 K€ en priorité. Toi, tu ne touches que 500 K€ sur 1 M€. C'est disproportionné, d'où la négociation : exiger une préférence plus faible (non diluée vs diluée, ou 0.5x) réduit ce risque. Les bonnes conditions : préférence non diluée 1x maximum pour une Seed, ou diluée (c'est-à-dire elle se compte pas) pour une Série A.

Comment protéger ma majorité contre plusieurs tours de levée ?+

En structurant ta cap table avant d'avoir besoin de lever. Exemple : tu créés une holding (SAS Alpha), tu y apportes 100 % de ton entreprise opérationnelle (SARL Bêta). Alpha a 100 actions = toi. Quand tu lèves dans Bêta (la vraie entreprise), les investisseurs prennent des actions dans Bêta. Alpha (ta holding) reste à 100 % tienne. Si tu lèves 30 % dans Bêta, tu gardes le contrôle via ta majorité dans Alpha. Deuxième tactique : mettre les BSPCE des salariés dans une enveloppe poolée (une SCI) qui ne bouge pas. Troisième : négocier des actions de catégorie A (ton contrôle) vs actions de catégorie B (les investisseurs). Les A ont plus de droits de vote.

Faut-il mettre les salariés clés en BSPCE avant une levée ?+

Oui, si tu veux garder les talents et montrer à l'investisseur qu'il y a une équipe stable. Les BSPCE (parts réservées aux salariés) donnent une participation à l'upside. Un salarié clé qui possède 2 % de la boîte via BSPCE sera bien plus motivé par la croissance qu'un salarié au CDI. Pour l'investisseur, c'est aussi un signal : les salariés croient à la vision. Calendrier : lancer les BSPCE 6 mois avant la levée pour montrer l'adhésion. Attention : les BSPCE sont figées jusqu'à la levée (elles prennent de la valeur) et se concrétisent quand l'investisseur rentre (l'investisseur négocie souvent pour que les BSPCE se diluent comme ses propres actions).

Quelle est la structure de cap table la plus facile pour lever ?+

Fondateur simple à 100 %, pas de BSPCE non converties, pas d'associés oubliés, IP clairement cédée à la boîte, zéro dettes convertibles flottantes. C'est l'idéal. La réalité : c'est rare. Les investisseurs regardent surtout que la cap table soit propre (zéro litiges, zéro ambiguïtés sur qui possède quoi). Si tu as une cap table compliquée (5 associés, des BSPCE partiellement converties, un crédit convertible ancien), explique-la de manière claire et prépare la documentation. Le temps de due diligence prendra 2-3 semaines de plus, rien que sur la cap table. Le prix du mensonge ou de l'omission : un tour qui s'étire de 3 à 6 mois, voire qu'on t'éconduit.

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